Procédure
Événement indésirable : qui prévenir en interne, comment et sous quel délai ? La procédure et le modèle de matrice d'alerte
Il est 20h30 un vendredi, une chute vient de survenir en EHPAD, et la question qui se pose n'est pas "faut-il déclarer" mais "qui j'appelle en premier, et comment je le prouve demain matin ?". Cette hésitation, très fréquente lorsque le circuit d'alerte n'a jamais été écrit noir sur blanc, coûte des minutes précieuses et fragilise la traçabilité de l'établissement. À la fin de cet article, vous saurez construire votre propre matrice d'alerte interne, l'articuler avec la déclaration externe réglementaire quand elle s'impose, et éviter les pièges qui rendent un circuit d'alerte inapplicable dans l'urgence.
Ce que dit (et ne dit pas) la réglementation
Côté établissements de santé, le décret n° 2016-1606 du 25 novembre 2016 a créé l'obligation de déclaration des événements indésirables graves associés à des soins (EIGS)[1]. L'article R.1413-67 du code de la santé publique définit précisément ce qu'est un EIGS : un événement inattendu au regard de l'état de santé de la personne, dont les conséquences sont le décès, la mise en jeu du pronostic vital, ou la survenue probable d'un déficit fonctionnel permanent[2]. L'article R.1413-68 précise qui doit déclarer : tout professionnel de santé ayant constaté l'événement, le représentant légal de l'établissement, ou une personne désignée à cet effet[3].
Côté médico-social, l'article L.331-8-1 du code de l'action sociale et des familles impose au gestionnaire d'un ESSMS de signaler sans délai aux autorités de tarification et de contrôle (ARS, conseil départemental) tout événement ou évolution de situation susceptible d'affecter la prise en charge des personnes accompagnées[4]. Le décret n° 2016-1813 du 21 décembre 2016 en précise les modalités pratiques[5].
Ce que ces textes ne disent en revanche jamais, c'est comment organiser la chaîne d'alerte à l'intérieur de l'établissement. Le "sans délai" des articles L.331-8-1 et R.1413-69[9] concerne l'obligation de signalement externe vers l'ARS ou le conseil départemental, pas une échéance chiffrée pour prévenir le directeur, le cadre de santé ou le médecin coordonnateur. Aucun texte n'impose, par exemple, "prévenir la direction dans les 15 minutes" ou "informer le médecin coordonnateur dans l'heure". Cette zone reste du ressort de l'organisation interne de chaque établissement, ce qui explique pourquoi tant de structures improvisent encore la question au moment où l'événement survient.
Cette absence de délai chiffré ne signifie pas absence d'exigence. La HAS rappelle, dans ses ressources sur la déclaration des EIGS et l'analyse des événements indésirables associés aux soins, l'importance d'un circuit de signalement structuré et connu de tous, condition d'une réaction rapide et d'une analyse fiable[6][7]. La formalisation d'un circuit d'alerte interne s'inscrit ainsi dans l'esprit du dispositif de gestion des risques observé lors de la certification HAS et de l'évaluation des ESSMS, sans qu'aucun texte n'en impose le format précis : c'est une bonne pratique organisationnelle, pas une obligation réglementaire directe.
À retenir
- Le "sans délai" des textes concerne la déclaration externe aux autorités, pas l'alerte interne.
- Aucun texte n'impose de délai chiffré pour prévenir la direction, le cadre de santé ou le médecin coordonnateur en interne.
- Formaliser une matrice d'alerte reste une bonne pratique, cohérente avec les exigences de gestion des risques évaluées en certification HAS et en évaluation ESSMS.
- L'alerte interne et la déclaration externe (EIGS ou signalement ESSMS) sont deux démarches distinctes et complémentaires.
Étape 1 : détecter et constater à chaud
Action à réaliser : le professionnel présent constate l'événement, sécurise immédiatement la situation (mettre la personne en sécurité, appeler les secours si nécessaire) et note mentalement ou par écrit les premiers éléments factuels : heure, lieu, circonstances observées. Il ne cherche ni cause ni responsable à ce stade : il constate.
Qui
Le professionnel présent au moment des faits, quel que soit son grade ou sa fonction.
Livrable
Une trace immédiate des faits (note manuscrite, message, ou début de fiche de déclaration).
Piège à éviter
Attendre la fin du service ou l'accord d'un supérieur avant même de noter ce qui s'est passé : les détails se perdent vite.
Étape 2 : qualifier le niveau de gravité apparent
Action à réaliser : avant même de déclencher l'alerte, une première estimation, forcément provisoire, du niveau de gravité permet de choisir entre une alerte interne simple et une alerte interne renforcée. Les critères de gravité d'un EIGS (décès, pronostic vital engagé, déficit fonctionnel permanent probable) donnent un repère utile, même lorsque l'événement ne relève pas formellement de cette catégorie[2]. Des ressources régionales, comme celle publiée par l'ARS Auvergne-Rhône-Alpes pour aider à qualifier les événements indésirables, peuvent servir d'illustration pédagogique à ce stade, sans valeur nationale contraignante[8].
Qui
Le déclarant, avec l'appui du cadre de santé ou de l'IDEC si disponible immédiatement.
Livrable
Un niveau de gravité provisoire (simple / renforcé), révisable dès que la situation s'éclaircit.
Piège à éviter
Sous-évaluer par prudence excessive une situation qui évolue : en cas de doute, mieux vaut déclencher l'alerte renforcée et la revoir à la baisse ensuite.
Envie de gagner du temps sur cette procédure plutôt que de la reconstituer à chaque événement ? Le champ Signalement immédiat du formulaire de déclaration OxcaSanté trace directement, pour chaque personne prévenue, le mode utilisé (oral, écrit) et l'heure.
Réserver une démoÉtape 3 : déclencher l'alerte via la matrice Fonction × Mode
Action à réaliser : le déclarant prévient chaque fonction prévue par la matrice d'alerte de l'établissement, selon le mode défini pour elle (oral, écrit, ou les deux), et note qui a été informé, à quelle heure et par quel moyen. Voici un modèle de matrice réutilisable, à adapter à l'organigramme réel de votre structure :
| Fonction | Mode oral | Mode écrit | Délai cible (bonne pratique) | Confirmation |
|---|---|---|---|---|
| Directeur / cadre d'astreinte (exemple) | ☑ | ☑ | Immédiat, dès la détection | Case cochée + horodatage |
| Cadre de santé / IDEC du secteur | ☐ | ☐ | Immédiat | Case cochée + horodatage |
| Médecin coordonnateur / référent | ☐ | ☐ | Selon gravité, au plus tôt | Case cochée + horodatage |
| Responsable qualité / gestion des risques | ☐ | ☐ | Sous 24h ouvrées | Case cochée + horodatage |
| Personne concernée / famille (si applicable) | ☐ | ☐ | Dès que la situation est stabilisée | Case cochée + horodatage |
| Astreinte technique / sécurité (si événement matériel) | ☐ | ☐ | Immédiat | Case cochée + horodatage |
Les fonctions et délais cibles de ce modèle sont des suggestions organisationnelles à adapter à votre structure : aucun texte réglementaire n'impose ces intitulés ni ces échéances. La ligne "Directeur / cadre d'astreinte" est cochée à titre d'exemple : les colonnes Mode oral et Mode écrit se définissent une fois, en amont, comme politique retenue pour chaque fonction, tandis que la colonne Confirmation se coche à chaud, pour chaque événement réel, une fois l'alerte effectivement donnée.
Dans une petite structure, plusieurs de ces fonctions sont souvent portées par une seule et même personne (le gérant, l'IDEC) : adaptez le nombre de lignes en conséquence.
Le champ Signalement immédiat du formulaire de déclaration OxcaSanté reprend exactement cette logique Fonction × Mode : un tableau qui trace, pour chaque personne prévenue, si l'alerte a été donnée à l'oral, à l'écrit, ou les deux. Associé aux champs Lieu, Secteur et Service, personnalisables selon votre organigramme réel, il centralise et trace qui a été prévenu, sans ressaisie entre les champs. Découvrir le module Événements indésirables.
Étape 4 : informer la personne concernée et ses proches si applicable
Action à réaliser : lorsque l'événement concerne directement un patient ou un résident, celui-ci ou ses proches (personne de confiance, famille) sont informés avec tact des faits et des mesures prises, dès que la situation le permet. Cette information est distincte de l'alerte interne aux professionnels, mais elle en fait partie intégrante du circuit à formaliser.
Qui
Le médecin ou le cadre référent, souvent en lien avec la direction pour les situations les plus graves.
Livrable
Le statut de l'information donnée (faite, en attente, non applicable), daté dans le dossier.
Piège à éviter
Oublier de tracer que l'information a été donnée, ou la confondre avec l'alerte interne aux professionnels.
Étape 5 : déclencher si besoin la déclaration externe réglementaire
Action à réaliser : si l'événement répond à la définition d'un EIGS (établissement de santé) ou constitue un événement grave à signaler au titre de l'article L.331-8-1 du CASF (ESSMS), la déclaration externe aux autorités compétentes est engagée sans attendre. L'alerte interne réalisée à l'étape 3 ne remplace jamais cette déclaration externe, et inversement : ce sont deux démarches parallèles, l'une organisationnelle et interne, l'autre réglementaire et externe. Pour le détail complet de cette procédure, ses deux volets et ses délais exacts, consultez notre article dédié : signaler un EIGS à l'ARS, la procédure en 2 étapes et les délais à respecter.
Qui
Le représentant légal de l'établissement, ou une personne qu'il a désignée à cet effet.
Livrable
L'accusé de réception du signalement externe déposé, conservé avec le dossier de l'événement.
Piège à éviter
Penser qu'avoir prévenu la direction en interne suffit à remplir l'obligation de déclaration externe, ou inversement.
Étape 6 : tracer et archiver l'ensemble du circuit
Action à réaliser : chaque étape de l'alerte, ses horaires, ses destinataires et les modes utilisés sont archivés dans un dossier consultable a posteriori, distinct du dossier patient ou résident. Cette trace sert autant à l'analyse ultérieure de l'événement qu'à démontrer, lors d'une certification HAS ou d'une évaluation ESSMS, que le circuit d'alerte fonctionne réellement et pas seulement sur le papier.
Qui
Le responsable qualité ou le gestionnaire des risques, en s'appuyant sur les traces laissées par chaque acteur.
Livrable
Un historique horodaté et consultable de l'ensemble du circuit d'alerte, de la détection à la clôture.
Piège à éviter
Se contenter d'échanges oraux ou de messages informels dispersés, impossibles à reconstituer six mois plus tard.
Pour préparer un éventuel rapport d'analyse ou simplement documenter votre circuit d'alerte lors d'un audit, la fiche de déclaration OxcaSanté s'exporte en PDF, CSV, Excel ou ODS, individuellement ou en masse. Le Registre des activités conserve de son côté un historique horodaté des actions effectuées sur la plateforme. Voir les déclarations OxcaSanté.
Étape 7 : revoir et actualiser la matrice périodiquement
Action à réaliser : la matrice d'alerte n'est jamais figée. Elle doit être relue à intervalle régulier (par exemple une fois par an) et à chaque changement d'organigramme, de personnel d'astreinte ou d'organisation des secteurs, pour rester alignée sur la réalité de l'établissement. Une matrice devenue obsolète (un numéro qui ne répond plus, une fonction qui a changé de nom) revient au même que l'absence de matrice le jour où elle est utilisée en urgence. Documenter cette procédure elle-même comme un document qualité à jour, avec une date de version, fait partie de cette même logique de gestion documentaire.
Qui
Le responsable qualité, en s'appuyant sur la direction pour valider les évolutions d'organigramme.
Livrable
Une matrice à jour, datée et versionnée, diffusée à l'ensemble des professionnels concernés.
Piège à éviter
Rédiger la matrice une fois puis ne plus jamais y revenir, jusqu'à ce qu'elle ne corresponde plus à l'organisation réelle.
L'arbre de décision de l'alerte
Ce schéma résume, à partir de la détection d'un événement, comment orienter le niveau d'alerte interne à déclencher, et son articulation avec une éventuelle déclaration externe.
Checklist récapitulative
Checklist
- ☐ Situation immédiate sécurisée et faits constatés notés à chaud
- ☐ Niveau de gravité apparent qualifié, même provisoirement
- ☐ Matrice d'alerte Fonction × Mode consultée et appliquée
- ☐ Chaque fonction prévenue selon le mode défini (oral et/ou écrit)
- ☐ Personne concernée et proches informés si applicable, statut tracé
- ☐ Critères EIGS ou signalement ESSMS vérifiés
- ☐ Déclaration externe engagée sans délai si les critères sont réunis
- ☐ Circuit d'alerte complet archivé avec horodatage
- ☐ Confirmation écrite obtenue pour les alertes renforcées
- ☐ Matrice revue à date fixe et à chaque changement d'organigramme
Une matrice à jour, même quand les rôles sont mutualisés
Dans une petite structure sans service qualité dédié, le filtre Mes affectations d'OxcaSanté permet à chaque professionnel de ne voir que ce qui le concerne, même quand une seule personne cumule plusieurs fonctions de la matrice.
Réserver une démoQuestions fréquentes
Qui doit être prévenu en premier après un événement indésirable en EHPAD ?
Il n'existe pas de réponse unique valable pour tous les établissements : cela dépend de l'organigramme, de l'astreinte en place et de la gravité apparente de l'événement. C'est précisément le rôle de la matrice d'alerte que de fixer, par fonction (direction, cadre de santé ou IDEC, médecin coordonnateur, responsable qualité), qui est prévenu en premier selon le type et la gravité de l'événement, plutôt que de le décider dans l'urgence.
Quelle est la différence entre l'alerte interne et la déclaration EIGS à l'ARS ?
L'alerte interne consiste à prévenir les bonnes personnes au sein de l'établissement, sans délai légal chiffré, selon une organisation que chaque structure définit elle-même. La déclaration EIGS à l'ARS est une démarche externe et réglementaire, encadrée par le décret n° 2016-1606, qui s'impose uniquement lorsque l'événement répond à la définition d'un EIGS. L'alerte interne ne remplace jamais la déclaration externe, et la déclaration externe ne dispense pas d'organiser l'alerte interne.
Faut-il alerter par oral ou par écrit ?
Les deux ont leur rôle : l'oral permet une réaction immédiate, l'écrit constitue une trace fiable et horodatée. La bonne pratique consiste à définir, pour chaque fonction de la matrice, si elle doit être alertée à l'oral, à l'écrit, ou aux deux, avec une confirmation écrite systématique dès que la situation le permet, en particulier pour les événements graves.
Existe-t-il un délai légal pour l'alerte interne, en dehors de la déclaration à l'ARS ?
Non. Aucun texte ne fixe de délai chiffré pour l'alerte interne. Le "sans délai" que l'on trouve dans les textes (article L.331-8-1 du CASF notamment) concerne l'obligation de signalement externe aux autorités de tarification et de contrôle, pas l'organisation interne de l'établissement. Formaliser des délais cibles internes reste néanmoins une bonne pratique cohérente avec les exigences de gestion des risques évaluées en certification HAS et en évaluation ESSMS.
Comment construire sa matrice d'alerte quand on est une petite structure sans service qualité dédié ?
Partez des fonctions réellement présentes dans votre structure, même en petit nombre (le gérant, l'IDEC, le médecin coordonnateur ou traitant référent, la personne d'astreinte), et associez à chacune un mode d'alerte et un délai cible réaliste. Une matrice courte mais suivie vaut mieux qu'une matrice ambitieuse jamais appliquée. Un filtre par affectation dans votre outil de déclaration permet aussi à chaque professionnel de ne voir que ce qui le concerne, sans surcharge d'information.
Que risque un établissement qui n'a pas formalisé son circuit d'alerte interne ?
Il n'y a pas de sanction directement attachée à l'absence de matrice d'alerte interne, puisqu'aucun texte ne l'impose sous cette forme précise. Le risque est surtout opérationnel : une alerte donnée trop tard ou à la mauvaise personne, une gestion de crise improvisée, et une organisation des risques jugée insuffisamment maîtrisée lors d'une certification HAS ou d'une évaluation ESSMS, où la formalisation des circuits de gestion des événements indésirables fait partie des éléments observés.
Articles connexes
- Déclaration d'événement indésirable : obligations et bonnes pratiques
- Signaler un EIGS à l'ARS : la procédure en 2 étapes et les délais à respecter
- Analyse systémique d'un EIG : guide pas à pas
Sources
- [1] Légifrance · Décret n° 2016-1606 du 25 novembre 2016 relatif à la déclaration des événements indésirables graves associés à des soins (officiel)
- [2] Légifrance · Article R.1413-67 du Code de la santé publique, définition de l'EIGS (officiel)
- [3] Légifrance · Article R.1413-68 du Code de la santé publique, qui doit déclarer un EIGS (officiel)
- [4] Légifrance · Article L.331-8-1 du Code de l'action sociale et des familles, obligation pour les ESSMS d'informer sans délai les autorités (officiel)
- [5] Légifrance · Décret n° 2016-1813 du 21 décembre 2016 relatif à la procédure de signalement des dysfonctionnements graves dans les ESSMS (officiel)
- [6] HAS · Déclarer les événements indésirables graves associés aux soins (EIGS) (officiel)
- [7] HAS · L'analyse des évènements indésirables associés aux soins (EIAS) : mode d'emploi (officiel)
- [8] ARS Auvergne-Rhône-Alpes · Évènements indésirables : savoir les qualifier (ressource régionale à visée pédagogique, non opposable au niveau national)
- [9] Légifrance · Article R.1413-69 du Code de la santé publique, modalités du signalement initial et de l'analyse approfondie d'un EIGS (officiel)
Le cadre réglementaire décrit dans cet article (EIGS côté sanitaire, signalement ESSMS côté médico-social) repose sur la lecture directe des textes cités sur Légifrance. Le modèle de matrice d'alerte, ses délais cibles et l'arbre de décision sont des synthèses pédagogiques proposées par OxcaSanté : aucun texte ne fixe de délai chiffré pour l'alerte interne, contrairement à la déclaration externe. Adaptez ce modèle à l'organisation réelle de votre établissement et à l'avis de vos instances internes.